Au cours de l’été 1894, le futur architecte nancéien, Émile André (1871-1933), accomplit un voyage en Italie en compagnie de son ami, René Binet (1866-1911).
Image’Est, avec l’aimable autorisation de M. Jean-Luc André, son petit-fils, a numérisé pour la première fois in extenso, le récit de ce voyage avec sa retranscription (Cf. Fig. 5) afin de le rendre accessible à un plus large public. Le manuscrit de ce voyage a été consigné dans un carnet format à l’italienne (Cf. Fig. 1), intitulé « E-A, voyage en Italie avec Binet », titre inscrit au crayon à papier (Cf. Fig. 2).
À la fin de cette introduction, un lien vous permet d’accéder à l’ensemble du manuscrit original.
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Fig. 1 - Couverture du carnet de voyage, (FI-0785-0001). Fig. 2 – Page de titre (FI-0785-0006)
Ce carnet d’une centaine de pages est parfois illustré de croquis (Cf. Fig. 3), de dessins à peine esquissés et d’autres plus élaborés, parfois énigmatiques (Cf. Fig. 4), à l’image de celui annoté « Mont St Michel 14 août 1896 » sans rapport visiblement avec l’Italie. On retrouve également des plans, des notes diverses, des notes bibliographiques qui rappellent l’esprit initiatique de ce voyage (« ouvrages à consulter en rentrant » (Cf. Fig. 2).
On ignore les motivations qui ont présidé à ce projet de voyage en Italie. Toutefois, l’esprit de voyage semble avoir animé le jeune Émile bien avant ce départ en Italie. Encore étudiant à l’École des Beaux-Arts de Paris, il « décida de couvrir le Maghreb », écrit Hervé Doucet qui précise que « Le véritable premier voyage qu’Émile André entreprit le mena en Tunisie ».
Les premières lignes évoquent Tunis (Cf. Fig. 6) avec comme première destination Marsala à l’ouest de la Sicile à bord du bateau « Ville Méditerranée ».
On ne sait quasiment rien de la traversée maritime sinon le croisement de l’île de Pantelleria quasiment à mi-parcours. Après Marsala, le voyage se poursuit au sud vers Castelvetrano et Sélinonte, renommée pour ses imposantes ruines antiques.

Fig. 3 – Page illustrée de croquis (FI-0785-0007) Fig. 4 – Page d’un croquis élaboré (FI-0785-0083)

Fig. 5 – Texte original (à gauche) et retranscription (à droite)

Fig. 6 – Carte du voyage d’Émile André au départ de Tunis le 8 juin 1894 et des villes traversées en Italie
Les prises de notes traduisent un style télégraphique où l’on ressent parfois une accumulation d’impressions liées à une observation rapide des paysages ou des villages entrevus d’un train. Une écriture très fine à l’encre noire s’en détache. Le croquis d’un moulin à vent (Cf. Fig. 3) rappelle ceux qui se dressent dans les salines du pays.
Il est difficile de trouver une explication à cet itinéraire en Sicile d’une ville à l’autre, d’autant que certaines ne font pas l’objet d’une visite à l’image de la célèbre Agrigente ou encore se limite à quelques mots « Laissons les ruines de Ségeste à gauche » ! Tout l’est de l’île est ignoré. Sans doute des contraintes de temps ou d’économies, ou un trajet déjà établi. Le détour vers le sud-ouest, alors que la direction de Palerme au nord semble un axe prioritaire, est probablement motivé par les ruines grecques de Sélinonte sur lesquelles il fournit quelques détails. L’aspect monumental l’a très certainement impressionné « Le plus grand temple a des futs de colonnes de 3 mètres 50 de diamètre ». Émile André fournit le croquis d’un mur d’enceinte entourant deux voies antiques, un temple et d’autres vestiges (Cf. Texte original FI-0785-0008).
Lorsque l’équipée prend la direction de Palerme à nouveau en train, le récit s’attarde sur la beauté d’une végétation aux tons chauds, un décor de vallées avec des accents poétiques « une marque verte de vigne avec quelque fois par-ci, par là un coulant d’eau ». Parfois, l’état d’âme du moment prend le pas sur la description « Une des impressions les plus douces de ma vie avec cette mer qui vient mourir près de la rive ». (Cf. Texte original FI-0785-0011). La capitale sicilienne frappe d’emblée le regard et l’esprit par « un souci de composition dans l’architecture ».
Malgré l’étendue de la ville, il la perçoit distinctement par deux artères perpendiculaires avec ses quartiers propres et restitue une première approche personnelle « Ville très mondaine et très riche un peu guindée beaucoup de rues étroites avec beaucoup de balcons, de palais et d’églises beaucoup de statues et de fontaines, ville plutôt sale [mention biffée dans le texte] (Cf. Texte original FI-0785-0012). Il n’oublie pas les spécialités gastronomiques découvertes.
La chapelle Palatine à Palerme fait l’objet de toutes les attentions et Émile André ne manque de souligner les similitudes avec la grande mosquée de Kairouan ou d’autres monuments de la Tunisie. Certains indices glissés dans le texte pourraient indiquer que le jeune voyageur ne dispose pas de tout le temps nécessaire qu’il voudrait comme c’est le cas lorsqu’il visite le musée de la ville « N’ai vu le musée que superficiellement mais y ai trouvé des choses remarquables » (Cf. Texte original FI-0785-0013). Aucune photographie de ce voyage en Italie n’a été prise par Émile André. Toutefois, le récit nous apprend qu’il a réalisé plusieurs aquarelles sur le chapelle Palatine et le cloître de Monreale (Cf. Fig. 7).

Fig. 7 – Cloître de Monreale, intérieur de la chapelle Palatine, intérieur du Cloître de Monreale à Palerme © Coll. part.
L’auteur nourrit presqu’un lien affectif avec ces réalisations artistiques « Mardi 19 juin – le matin été à la chapelle Palatine dessiné une perspective du dôme avec les anges bleus qui paraissent si braves ce sont mes amis et je les aime beaucoup » (Cf. Texte original FI-0785-0018) ; « Je me suis encore longuement perdu en rêverie avec les beaux anges bleus pendant que l’orgue jouait » (Cf. Texte original FI-0785-0019). Le choix porté sur les aquarelles et les dessins au détriment de la photographie peut s’expliquer par cette volonté de restituer la magnificence des lieux d’autant que la cité de Palerme regorge de trésors qu’il n’hésite pas à immortaliser (dessins de tombeau en l’église Santa Zita, ange dans la chapelle Montorane, relevé du sarcophage roman à la cathédrale, estampage de deux petites frises à la Palatine, etc.).
Émile André n’est pas insensible aux aspects de la vie quotidienne comme la présence de ces deux sculpteurs italiens (très francs et gais) avec lesquels ils partagent des repas, le cri des marchands d’eau qui lui rappelle ceux des « crieurs de mosquée » en Tunisie ou encore le charme de « ces jeunes femmes (…) C’est qu’elles sont bien belles les femmes jeunes ici et elles troublent involontairement un peu nos sens d’hommes c’est un hommage à leur beauté ».
Mais le choc esthétique a lieu dans l’après-midi du dimanche 24 juin avec la découverte du cloître de Monreale qu’il qualifie de « merveille », « une œuvre d’architecte » (Cf. Texte original FI-0785-0026). Plusieurs dessins sont exécutés pour l’occasion.
Le voyage se poursuit en mer en direction de Naples, son golfe et « sa ceinture d’îles ». L’arrivée dans la cité napolitaine a lieu le 1er juillet. Après le Musée San Martino, c’est le Musée de Naples qui suscite son admiration avec ses sculptures en marbre, « La Diane de Pompéi vous cloue en face c’est toute la finesse caustique de la femme déesse », écrit-il (Cf. Texte original FI-0785-0041), mais aussi les statues en bronze, les peintures, etc. Un long travail de relevé est pratiqué sur plusieurs œuvres comme la fresque de Paestum où il réalise quelques croquis et dessins ; sa formation artistique se complète par les « écoles de peinture » (bolognaise, toscane, byzantine, napolitaine, hollandaise, etc.)
De Pompéi, où il y séjourne dès le dimanche 8 juillet, il garde le souvenir de ses rues étroites où les roues des chars ont creusé des sillons et surtout la « gaité et la fraicheur des petites maisons bien intimes » (Cf. Texte original FI-0785-0050), sans oublier les pavements de mosaïques, les colonnes des atriums… Émile André se prête à imaginer la vie des habitants et leur goût pour un certain raffinement.
C’est en train que nos deux complices arrivent à Rome le jeudi 14 juillet (Cf. Texte original FI-0785-0059). La chaleur torride qui règne ne nuit en rien à la perception de la splendeur des paysages « les oliviers brillent comme des oxydes polis c’est un peu ce qui m’avait tant charmé dans la traversée de la Sicile des pics rocheux gris bleus verts pâles gris comme si en métal clair on avait renversé sur leurs sommets des acides et des sulfates ». Le crayon à papier a remplacé l’encre noire, l’écriture semble plus désorganisée parfois illustrée d’un croquis, Monte Cassino (Cf. Fig. 8)

Fig. 8 – Croquis de Monte Cassino
La description des paysages est omniprésente. Défilent les arbres de la vallée, les hauteurs des Apennins, quelques villages de montagne et des « taillis bien verts [qui] me rappellent aussi que je reviens vers la Lorraine ». Visiblement la nature suscite davantage d’enthousiasme que les grands monuments antiques où prédomine une ambivalence du ressenti. Le Colisée se distingue par ses « courbes simples et puissantes » tandis que « St Pierre colossale de dimensions mais pas d’effet » (Cf. Texte original FI-0785-0063 et FI-0785-0064).
Après les visites du Forum et des Thermes de Caracalla, Émile André observe « l’extraordinaire audace des Romains quand il s’agissait de construire et de vouter » invoquant le principe des échelles de valeurs de « petites salles en font valoir de plus grandes qui deviennent immenses ». Quant à la « Sixtine » il retient la puissance et la couleur. À quelques jours de son retour en France, la tombe de Claude Gellée dit Claude le Lorrain (1600-1682) en l’église de Saint-Louis-des-Français le rapproche de sa terre natale. Avant de regagner Florence, il
découvre l’imposante sculpture en marbre réalisée par Michel-Ange, Moïse et livre ses émotions « Je me suis assis et je l’ai regardé c’est tellement dominant une pareille figure et c’est une figure de géant avec des finesses de peau qui enveloppe une musculature d’acier ». Il conclut « C’est bien le même homme le même génie qui a peint la Sixtine et qui a fait cette figure » (Cf. Texte original FI-0785-0076) et confie « Je n’aurai pas dessiné à Rome mais j’en rapporterai des souvenirs inoubliables de proportions et d’art grand j’y aurai vu ce que le génie peut » (Cf. Texte original FI-0785-0077). Le voyage se termine à Pise le mardi 24 juillet (Cf. Texte original FI-0785-0078) où la règle de la proportion est toujours invoquée avec la célèbre Tour. La ville de Florence n’a visiblement fait l’objet d’aucun compte rendu.
Que retenir de ce voyage en Italie sinon l’aventure d’un jeune voyageur, alors âgé de 23 ans, qui « ne se laissa guider que par sa propre sensibilité. Les chefs-d’œuvre italiens étaient peut-être montrés en exemple par les instances officielles parisiennes, lui leur préféra l’architecture musulmane et la culture tunisienne… » rappelle Hervé Doucet. Indéniablement, ce périple ne s’inscrit pas dans la pure tradition du Grand Tour, une pratique qui se généralisa au XVIIe siècle et que tout jeune homme du beau monde se devait de réaliser dans les grandes capitales artistiques européennes. On parlerait plutôt d’un voyage de formation, rapide, sélectif, placé sous les auspices d’une immense curiosité intellectuelle, troublant au demeurant, sans jamais égaler l’immersion totale dans la culture et les arts du Maghreb, ni motivé par une approche scientifique dans le cadre d’une mission archéologique comme ce sera le cas pour d’autres voyages.
Blaise AURORA (Image’Est)
Pour accéder au texte original du carnet de voyage, cliquez ici.
Orientations bibliographiques :
• ANDRÉ, Émile, E-A, voyage en Italie avec Binet, carnet de voyage, coll. particulière
• ANDRÉ, Émile : artiste de l’École de Nancy : [exposition, Nancy, Musée de l’École de Nancy et Musée des beaux-Arts, Cabinet d’arts graphiques, 8 octobre 2003-12 janvier 2004] / organisées par le Musée de l’École de Nancy] ; [catalogue réd. par Hervé Doucet et François Parmentier. Metz : Serpenoise ; [Nancy]. : Musée de l’École de Nancy, 2003, 79 p.
• DOUCET, Hervé Émile André. Art nouveau et modernités, Arles : H. Clair, 2011, p. 315
Remerciements
Ce travail de valorisation a pu être mené à bien grâce à l’aide précieuse de Christine Druesne, Christine Labrusse et Virginie Gomes que nous remercions chaleureusement. Toute notre gratitude va à M. Jean-Luc André, sans qui, ce travail collectif de valorisation n’aurait jamais vu le jour.