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      • VOYAGE EN ÉGYPTE I (septembre 1896 - 4 avril 1897) par Émile ANDRÉ (1871-1933)

      •        Préambule

              Image’Est, avec l’aimable autorisation de M. Jean-Luc André, petit-fils de l’architecte nancéien, Émile André (1871-1933), a numérisé pour la première fois in extenso, le récit de ce voyage avec sa transcription afin de le rendre accessible à un plus large public. Le manuscrit original a été consigné dans un petit carnet, format à l’italienne, intitulé « Voyage en Égypte sept. 1896 – avril 1897 – I) », titre inscrit au crayon à papier.

        Fig. 1 – Page de titre du premier Carnet de voyage en Égypte I (FI-0785-0098)

                Deux carnets (Cf. Fig. 1) distincts illustrent un voyage de plusieurs mois en Égypte. Le premier, écrit pour l’essentiel par Émile André, couvre la période allant du 19 novembre 1896 au 4 avril 1897, le second, composé simultanément par d’autres collaborateurs amis, va de décembre 1896 au 20 février 1897. 

                À la fin de ce texte de présentation, un lien vous permet d’accéder à l’ensemble du manuscrit original.

         

               De Marseille à Alexandrie

               En introduction du récit figure un contrat pour l’engagement d’un drogman (interprète, traducteur ou guide linguistique exerçant dans les pays du Proche-Orient) (Cf. Texte original FI-785-0101 à 104)1.

               Le 19 novembre 1896, Émile André (1871-1933), en compagnie de son ami, Gaston Munier (1871-1918), embarquent à bord d’un cargo du port de Marseille vers Alexandrie en Égypte (Cf. Fig. 2), en longeant les côtes de la Corse, de la Sardaigne, puis de la Sicile avant de s’engager dans le détroit de Messine.

        Fig. 2 – Carte du voyage d’Émile André au départ de Marseille vers Alexandrie (Égypte)

         

               On sait peu de choses de cette traversée maritime, sinon qu’elle se déroule sans encombre jusqu’à l’Île de Beauté dont il dessine un croquis des « Bouches de Bonifacio » puis un autre sur le volcan Stromboli au nord de la Sicile. La cime enneigée de l’Etna n’échappe pas à son observation. (Cf. Fig. 2bis et Texte original FI-785-0105).

        Fig. 2bis – Texte original et transcription du Carnet de voyage en Égypte (FI-0785-0105)

         

                  Dans la cité d’Alexandrie et au Caire

        Fig. 2bis – Carte du voyage d’Émile André en Égypte d’Alexandrie à Philae

         

               Dans son récit, Émile André décrit à la date du mardi 24 novembre l’arrivée à Alexandrie, « le feu tournant d’Alexandrie, puis les lumières de la ville (…), le port et tous ces bateaux à voile et son mouvement matinal sans bruit ». La cité est rapidement traversée en voiture et un train transporte l’équipe au Caire. Ce premier déplacement ferroviaire est propice à l’évasion : « c’est d’abord cette terre noire, tous ces canaux avec des nénuphars fleuris et les villages en terre ». Soucieux de l’architecture des maisons, il ne manque pas d’en relever par un croquis (Cf. Fig. 3) quelques éléments caractéristiques comme les cheminées en toiture, baptisées « trou à fumée ».

        Fig. 3 – Croquis de maisons avec leurs cheminées (capture d’écran de la photo FI-0785-0108)

         

               Les descriptions ne sont jamais détachées de la présence humaine et animale ainsi que du travail qui anime les populations autochtones « du coton, des cannes à sucre, du maïs qu’on récolte, partout du monde, partout de la vie ». 

               Le récit nous apprend que ce voyage est placé sous les auspices de la « Mission française » au sein de laquelle toutes les autorisations ont été obtenues pour visiter les mosquées de la ville. La découverte d’un premier quartier du Caire bouleverse complètement notre voyageur. Il parle d’une « ville rêvée avec toute sa féerie des mille et une nuits, la première impression est indescriptible, c’est féérique, la tête me saute, je rêve, je ne sais plus, j’en suis abruti tellement c’est féerique » (Cf. Texte original FI-785-0110). L’émoi esthétique rend compte des tableaux qui défilent devant ses yeux. Dans le vieux Caire, le Nil avec ses barques, l’église copte Saint-Georges, les pyramides au loin, puis, la mosquée Hassan qu’il découvre le jeudi 26 novembre et sur laquelle il continue de s’émerveiller. À commencer par cette cour carrée au centre de laquelle se trouve la « fontaine aux ablutions », le soin apporté à la construction des « claveaux ou des arcs de décharge au-dessus des fenêtres [qui] s’assemblent comme les os du crâne » et surtout les multiples coupoles et minarets de l’édifice (Cf. Texte original FI-785-0112).

         

               Navigation sur le Nil au départ du Caire

               Le séjour d’Émile André en Égypte est d’abord l’occasion de découvrir des moyens de transport traditionnels comme le « dahabieh », un bateau à voile qui navigue depuis la nuit des temps sur le Nil (Cf. Fig. 4a, b, c) et qu’il emprunte pour quitter Le Caire, le 20 décembre.

        Fig. 4a – Dahabieh halée sur une rive du Nil en Égypte (FI-785-0280)

         

        Fig. 4b – Émile André à bord d’une dahabieh amarrée sur une rive du Nil en Égypte (FI-785-0289)

         

        Fig. 4c – André et Munier à l’intérieur d’une dahabieh (FI-785-1674)

         

               Le journal est interrompu pendant plusieurs semaines notamment pour des raisons de santé et repris par son ami Jouguet. Le récit reprend le dimanche 21 février 1897 avec le départ de « Ombos », actuelle Kôm Ombo près de Louxor, en direction d’Assouan dont les « rochers noirs de granit » lui rappellent les « criques de Bretagne » (Cf. Texte original FI-785-0117). André fait état de ses impressions au terme d’un voyage où il découvre un autre visage du Nil et surtout de l’Afrique et du Soudan avec ses importants trafics d’armes. « C’est ici pour la première fois, confesse-t-il, que j’aie l’impression de l’Afrique dangereuse, de la bête et de la flèche vénéneuse, de la sagaie qui siffle, du cri de guerre sauvage et de son attirail fantastique ».

               Le lundi 22 février, alors que l’équipée s’apprête à reprendre la navigation vers Philae, une rencontre a lieu avec les « Bicharis ». Il s’agit des Bisharin, un groupe ethnique implanté dans le sud de l’Égypte et au Soudan, qu’il ne manque pas de décrire dans les moindres détails : « Ils sont vêtus d’une longue bande de lin écrue qui s’enroule sur eux et les laissent libres de leurs mouvements précis et élégants. Ils se tiennent cambrés, une jambe devant l’autre hiératique sans être rigide. L’œil de jais la peau mate couleur tabac, les cheveux en crinière de mérinos noir pour les hommes et en petites tresses huilée avec des gris gris blancs pour les femmes. Enfants leur figure est belle très belle même, douce et précise comme ces têtes des peintres de la Renaissance » (Cf. Texte original FI-785-0118).

               À Philae (Cf. Fig. 5), commence le mystère et les charmes de la Nubie, écrit Émile André. Ici, la magie du coucher de soleil opère sur les cataractes du Nil autant que les mélodies d’une lyre interprétées par un Nubien. Après les rêveries, place au travail sur le grand temple de l’île malgré des chaleurs insoutenables et la dysenterie qui paralyse régulièrement Émile dans son lit (Cf. Texte original FI-785-0120).

        Fig. 5 – Temple d’Isis sur l’île de Philae (FI-785-0223)

         

               Le 27 février, ils quittent Assouan et les rives de Philae pour Kôm Ombo où le travail sur une « grande perspective » l’occupe toute la journée du 1er mars tandis que son ami, Munier, achève une aquarelle. 

               Quelques anecdotes et autres événements émaillent le texte et nous permettent de connaître les conditions de vie et de travail des hommes. Les cailles, tuées en quantité dans les environs, composent les menus du quotidien tandis que les journées sont partagées entre le travail, la « grande lessive », la cuisson de galettes dans un petit four aménagé, les visites en famille des accompagnateurs et les repas dont l’ordinaire est amélioré par des haricots, de la viande et du café (Cf. Texte original FI-785-0125 et 126).

               Un épisode intéressant survient le 8 mars lorsque nos voyageurs arrivent à Gebel Silscheh, (Cf. Fig. 6), actuelle Jaba as Silsilah, à quelques kilomètres au nord de Kôm Ombo. Alors que Émile André réalise « un dessin à la mine de plomb de la chapelle votive », quelques hommes de l’équipe produisent quelques estampages (Cf. Texte original FI-785-0129).

        Fig. 6 – Portail d’entrée d’un temple égyptien, « Gebel Silsileh, mars 1897, E. André. E. A. », dessin au crayon, 49 x 32 cm

         

               Retour vers Le Caire sur le Nil

               Le voyage se poursuit d’étape en étape en remontant le Nil vers le nord. Edfou (Cf. Fig. 7), puis Esneh (Temple de Khnoum, Esna. Cf. Fig. 8). 

         

        Fig. 7 – Émile André en haut d’une échelle dans un temple à Edfou (FI-785-0277)

        Fig. 8 – Temple de Khnoum à Esna (FI-785-0684)

         

               Rappelons que la progression sur le cours d’eau s’effectue à la force des rameurs et parfois contre les éléments ; il est question parfois d’un ouragan et d’un « Nil démonté ». Dans la journée du 10 mars, le passage d’une caravane de chameaux se dirigeant vers le Soudan émerveille sa curiosité, « ils étaient 130 les uns derrière les autres ce qui représentait une longueur d’au moins 5X130=650 c’est la plus longue caravane que j’ai jamais vu » confie-t-il (Cf. Texte original FI-785-0130). Malgré les fatigues accumulées et la chaleur écrasante en journée, Émile André, parvient, en soirée, à consigner ses observations et impressions ; images de fellahs (petits propriétaires agricoles) accroupis, de bêtes à corne, de femmes portant sur la tête des vases en cuivre ou en terre cuite (Cf. Fig. 9), mais aussi « ces grandes figures drapées si bibliques avec leurs bâtons, leurs boucles blanches, leurs démarches glissantes qui vous frôle ». Les notes olfactives ne sont pas oubliées « ce parfum indéfinissable de l’Égypte de Hebbé de cuisine de friture de Henné à je ne sais quoi d’aromatique mélangé aux plus immondes odeurs ». 

        Fig.  9 – Porteuses de vases en terre cuite (FI-785-0947)

         

               Aux senteurs et parfums exotiques se mêlent les sons les plus divers : voici le « choc des pilon sur le café, des grincements des meules du braiement plaintif d’un âne ou d’un chameau dont la tête grogne tout à coup au-dessus de vous ». (Cf. Texte original FI-785-0133).

               Le dimanche 14 mars 1897, le bateau à voile est enfin amarré à Louxor durant deux jours. Devant les célèbres colosses de Memnon (Cf. Fig. 10), André relève la finesse du travail des mains et des sculptures de femmes exécutées des deux côtés. 

        Fig. 10 – Colosses de Memnon (FI-785-1176)

         

               La nécropole funéraire de « Deir el Bahari », enchâssée dans un cirque de montagnes, révèlent ses ornementations des temps pharaoniques « bateaux antiques, systèmes d’agrès, processions de guerriers pharaons, les offrandes, la chasse au marais » (Texte original FI-785-0136). 

               Dans la vallée des rois, plusieurs tombeaux et temples sont visités, « la tombe de Seti 1er est unique » écrit-il. Parfois, le récit nous laisse l’impression d’un véritable marathon archéologique : « Après diner, on remonte à Ane [sic] et toujours à un galop effréné notre allure depuis le matin, on fil à Karnak ». Au gré des observations se glissent des impressions marquantes. L’intérieur d’une grande salle hypostyle à Karnak lui fait écrire « Ce silence d’argent et d’ambre n’est coupé que par la lugubre plainte des chouettes au milieu de ce repos grandiose de la pierre, c’est un des décors les plus féeriques qui va droit à l’âme que j’ai vue » (Cf. Texte original FI-785-0140).

               Au début de son voyage, Émile André avait relaté la rencontre avec le grand archéologue français, Jacques de Morgan (1857-1924), directeur du Service des Antiquités égyptiennes, qui lui avait conseillé de « réaliser une reconstitution du temple de Kôm Ombo2 » (Cf. Fig. 11). Après avoir quitté Louxor le mardi 16 mars, une nouvelle rencontre avec de Morgan a lieu le 17 mars et l’équipage gagne la cité de Qena pour la visite le temple de Keneh. 

        Fig. 11 – Temple en ruine, Égypte, « Kombos, avril 1897, E. André », plume, sépia, lavis, 50 x 67 cm

         

               Le projet de reconstitution du temple de Kôm Ombo revêt une certaine importance. André écrit pour la journée du 18 mars : « Je prends de nombreux renseignements qui serviront pour Kom Ombos entre autres tout un système d’écoulement de l’eau des terrasses bien qu’il ne pleuve pas » (Cf. Texte original FI-785-0142).

               La remontée du Nil se poursuit avec Abydos et d’autres cités sur le fleuve. Pour la journée du 23 mars, Émile André consigne une information capitale sur le plan de la recherche archéologique : « La France vient d’acheter à la Perse le droit exclusif de faire des fouilles et Monsieur de Morgan qui a déjà beaucoup exploré la Perse y repart au mois de septembre avec une mission d’une durée indéfinie ». Il exprime également le vœu d’accompagner de Morgan en Perse, en espérant que son travail en Égypte sera apprécié. (Cf. Texte original FI-785-0146).

               La fin de cette première partie du voyage en Égypte se partage entre quelques agapes, et parties de chasse (tourterelles, cailles, pigeons, Cf. Fig. 12) ou de pêche, des estampages (Cf. Fig. 13) réalisés sur un sol peint ou des murs et des études à l’huile. Alors que Jacques de Morgan part pour Le Caire le 29 mars à l’occasion de la « pose de la première pierre du Musée », André chemine le jour suivant sur l’emplacement de l’ancienne capitale d’Amenophis IV (Cf. Texte original FI-785-0149). Au début du mois d’avril 1897, Pierre Jouguet prend le relai dans l’écriture du récit : « André me passe ici la plume. Elle tremble dans mes doigts. Comment retrouver l’entrain du début. Le voyage touche à sa fin. Le Caire approche et avec lui le moment de se séparer des amis. » (Cf. Texte original FI-785-0152). Les dernières pages du carnet comportent des relevés de comptes et frais reliés directement à ce voyage (Cf. Texte original FI-785-0153 à 158).

        Fig.  12 – Émile André armé d’un fusil lors d’une partie de chasse (FI-785-0697)

        Fig.  13 – Émile André (à gauche) et G. Munier réalisant un estampage sur un temple pharaonique, tirage photographique d’après une plaque de verre (FI-0785-1673)

         

               En guise de conclusion

               De l’émotion pure « Il me reviendra sûrement encore la nostalgie de l’Orient car la Tunisie et l’Égypte si elles ne sont pas comme l’Italie et la Sicile des sensations pures d’art latin elles n’en sont pas moins pour moi les plus beaux séjours d’émotion de ma vie qu’importe le reste » (Cf. Texte original FI-785-0133). Voilà sans doute le meilleur souvenir de ce voyage.

               Pourrions-nous rajouter que le voyage d'Émile André en Égypte est une double réussite. Satisfaction personnelle à l'aune d'une mission rigoureusement accomplie et émerveillement esthétique se côtoient et s'entremêlent. Ce long travail mené d'une cité à l'autre du fleuve mythique est finalement reconnu à l'issue de ce périple. Au-delà des émotions pures prime l’étude des monuments de l’Égypte antique, qui lui valut une certaine reconnaissance et notamment la reconstitution du temple de Kom Ombo. « En 1898, rappellent Hervé Doucet et François Parmentier, il présenta ses travaux au public en exposant au Salon des Champs-Élysées deux aquarelles à la sépia figurant le temple ruiné et une grande aquarelle colorée représentant sa restauration. Ces travaux furent unanimement salués par la presse contemporaine (…) Le 27 mai 1898, ultime reconnaissance de son travail, Émile André obtint du Conseil Supérieur des Beaux-Arts une bourse de voyage ». L’aventure pouvait continuer.

         

        Blaise AURORA (Image’Est)

         

        Pour accéder au texte original du carnet de voyage, cliquez ici.

         

        Notes de bas de page

        1 Les mentions « Texte original FI-785-…. » renvoient au récit manuscrit accompagné de la transcription à la fin de cette présentation.

         DOUCET, Hervé Émile André. Art nouveau et modernités, Arles : H. Clair, 2011, p. 54

         

        Orientations bibliographiques

        • ANDRÉ, Émile, Carnet de voyage en Égypte (1896-1897), coll. particulière

        • ANDRÉ, Émile : artiste de l’École de Nancy : [exposition, Nancy, musée de l’École de Nancy et Musée des beaux-Arts, Cabinet d’arts graphiques, 8 octobre 2003-12 janvier 2004] / organisées par le musée de l’École de Nancy] ; [catalogue réd. par Hervé Doucet et François Parmentier. Metz : Serpenoise ; [Nancy]. : musée de l’École de Nancy, 2003, 79 p.

        • DOUCET, Hervé Émile André. Art nouveau et modernités, Arles : H. Clair, 2011, 315 p.

         

        Remerciements

        Ce travail de valorisation a pu être mené à bien grâce à l’aide précieuse de Christine Druesne, Christine Labrusse et Virginie Gomes que nous remercions chaleureusement. Toute notre gratitude va à M. Jean-Luc André, sans qui, ce travail collectif de valorisation n’aurait jamais vu le jour.

         

         

         

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