En octobre 2025, Image'Est lançait un projet d'écriture sur l'image. Parmi un choix de photographies issues se nos collection (fin XIXe - début XXe siècles), le projet proposait d'écrire un texte libre selon les aspirations et les inspirations de chacun. Voici les premiers textes qui nous sont parvenus et mis en ligne depuis janvier 2026.
C'était sûr, ça devait arriver ! Avec sa manie de tout ranger je ne retrouve plus rien ! Elle a réussi à enfuir ma casquette je ne sais où, pile-poil le jour où elle va rendre visite à sa mère et que tout le monde est mis en rang pour la photo de l'usine.
Alors me voilà sur la photo, nu-tête, en cheveux comme disent les femmes, j'ai l'air de quoi, je vous le demande ? Tandis que les patrons et les contremaîtres posent fièrement sous leurs chapeaux , que les copains toisent le monde sous leurs casquettes, je me retrouve devant vous, figé pour l'éternité sans couvre-chef. C'est pas rien, mais ça aurait pu être pire, heureusement qu'il ne lui a pas pris l'idée de ranger mon pantalon.
Charles Ancé
Ne vous fiez pas à son air doux et à sa petitesse ! Il se dit que depuis quelques temps la princesse Sorya Magapresh défendrait la porte du monastère des cinq moines avec ses trois chiens féroces et son chat démoniaque. Ils n’ont l’air de rien mais approchez vous de ladite porte et tentez de poser seulement votre pied sur l’une des trois marches qui mènent au monastère des cinq moines de Commercy et il vous en cuira ! Quelques imprudents ou téméraires, ont d’ailleurs payés de leurs vies leur inconscience du danger.
Formée aux techniques de combat dès son plus jeune âge par les moines Shaolin du Temple aux mille visages, la princesse vend ses services de protection aux plus offrants. Aussi peut-on raisonnablement se poser la question : mais que recèle donc ce monastère du centre de la Meuse pour protéger à ce point son entrée ? Le Ministère de la Culture et du Patrimoine serait-il complice dans cette affaire étrange que notre photographe Yann Berthus a dévoilée aux yeux du monde et au péril de sa vie ? Ou bien plus prosaïquement, bien caché à l’intérieur de ce lieu derrière cette lourde porte de bois, n’est-ce pas tout simplement le secret de l’innocence …
John Bullit
C’était dans les années 1957 / début 1958. C’est assez lointain pour moi à présent mais je me souviens que c’était sur une idée du SDEC et du Service de sécurité du Président de l’époque que nous avions été envoyé dans la région de Nancy pour régler cette affaire.
Sur la photo, je reconnais Michèle Bourgard à l’extrême droite, nom de code ‘’Sœur Sourire’’, à ma gauche Béatrice Rivers, nom de code ‘’Marsouine‘’ quant à moi je suis au volant de la Deux Chevaux. Il y a également mon frère, Gérard, déguisé en bonne sœur à mes côtés sous le pseudo de ‘’Risette‘’ dans cette mission et je ne me rappelle plus très bien de la véritable identité de la dernière espionne dans notre équipe de cinq personnes, celle présente sur l’aile de la voiture, mais son pseudo était ‘’Terrifique‘’ et elle le méritait bien au vu du nombre de cadavres ensanglantés qu’elle avait essaimé durant les précédentes missions. Quatre femmes et un homme, c’était une équipe d’espions d’apparence inoffensive et banale et surtout plus discrète pour ce genre de mission que des gros costauds et c’est pourquoi nous avions été choisis.
Nous devions tout simplement kidnapper le Général de Gaulle avant que celui-ci ne s’empare du pouvoir en 1958. Mais si la photo nous représente souriantes à notre arrivée en Meurthe et Moselle, elle serait très différente de la suivante, une semaine plus tard où nous étions déconfites, bredouilles et rentrant à Paris car n’ayant jamais trouvé le Général dans le petit village où il était censé vivre à ce moment-là. Colombey ! N’étant pas de la région, nous fouillâmes néanmoins le village en question de fond en comble avec notre Deux Chevaux et notre accoutrement mais… personne, pas de Général en vue et nous dûmes renoncer car au bout d’un moment les gens commençaient à trouver très étrange notre équipage sillonnant chaque jour les environs et les questionnant. Ah oui ! Par contre, la mémoire me revient… Mon nom de code de l’époque, était ‘’Fiasco‘’. Un pseudo dont on m’avait affublée en haut lieu, je ne sais pas exactement pourquoi. Ce n’est que trente ans plus tard lors d’un voyage de retraite avec mon mari que je découvris qu’il existait un autre Colombey pas très très loin de Nancy et que le nom complet de celui que nous avions consciencieusement arpenté pour trouver le Général s’intitulait Colombey les Belles et non Colombey les deux églises … en Haute Marne…Ah la géographie !
John Bullit
Poussière
Lorsque je me suis réveillé après le choc, il était là. Son museau me soufflait de l’air chaud dans mes narines. Mes pauvres narines à moi, le caporal Henri Martinot, allongé dans la poussière et le sang. Après la déflagration qui m’avait projeté vers midi hors de notre tranchée non loin de Verdun, j’avais dû rester là immobile dans la fureur de la guerre peut être jusqu’à deux ou trois heures du matin. Lentement, avec sa petite langue chaude et râpeuse, il m’avait nettoyé consciencieusement le visage de toute cette poussière et c’est ce qui m’avait sauvé… Dans ma semi-conscience, je sentais confusément sa présence, une présence qui voulait me ramener à la vie. Ce petit marcassin probablement abandonné par sa mère, tout comme moi, cherchait du réconfort. C’est ce qui m’avait tiré de ma torpeur et probablement de la mort. Je ne pouvais ensuite le laisser et à présent que je suis sauf, je l’ai gardé et il vit auprès de moi, comme l’un de mes fils. Je l’ai appelé ‘’ Poussière ‘’.
John Bullit
Ricochet
En rangeant les affaires de ma grand-mère, je suis tombée sur cette plaque de verre, conservée dans une petite boîte Jougla cartonnée, de couleur verte opaline.
Aucune légende n'accompagnait ce cliché. Mais je savais que c'était mon grand-père, membre de la Société lorraine de photographie qui l'avait pris. Il me l'avait révélé il y a quelques années et avait accepté de m'en faire le récit.
Au début du siècle dernier, par un beau dimanche d'été, les jeunes mariés, épris de botanique et de nature, étaient partis dans la campagne nancéienne.
Mon grand-père portait d'un côté sa sacoche avec son appareil photo et de l'autre, le trépied. Pour se prémunir des rayons du soleil, ma grand-mère s'était coiffée d'un chapeau cloche en coton, en vogue dans les années 20, qu'un ruban noir encerclait à la mesure de son tour de tête, chignon inclus. Ils s'étaient arrêtés sur un pont d'arches en pierre et avaient pris le temps de contempler la rivière. Mon grand-père était ensuite descendu par un petit sentier sous le pont pour photographier sa femme posant dessus. Il avait installé son trépied dans l'herbe, évitant ainsi la rive sableuse et le contre-jour.
Lorsqu'il releva la tête, il vit que sa femme était descendue à son tour, en quête d'un peu d'ombre. Hypnotisée par la rivière, elle avait posé les mains sur ses genoux, la courbe de son dos rond épousant celle du pont, jeu formel qui n'échappa pas au photographe. Ses talons étaient légèremment soulevés, en suspension, comme le bloc de pierres devant elle. Elle ne ployait pas sous le poids du pont. Bien au contraire. L'intensité avec laquelle elle contemplait la rivière la rendait présente au monde. C'était comme si le temps s'était arrêté, que plus rien d'autre ne comptait à ce moment-là. Elle était si concentrée et absorbée que mon grand-père lutta pour ne pas la rejoindre et découvrir l'objet de son attention. Il se dépêcha de passer de l'autre côté de la rive afin de saisir cet instant de grâce. C'est après la prise de vue qu'il vit le baquet en bois émergeant de la rivière. Sa femme avait-elle aperçu un objet oublié par une lavandière ?
Son hypothèse tomba à l'eau quand ma grand-mère lui révéla avoir entrevu un cadre. Lorsqu'elle s'était approchée, une photo de son frère et elle, enfants, lui était apparue, la plongeant quelques années en arrière. C'était un cliché où ils jouaient, culottes courtes relevées, côte à côte avec des bâtons dans l'eau. Elle portait déjà un chapeau identique et son regard était là aussi tourné vers l'eau.
Moi qui vis dans un monde de saturation et de consommation d'images, je continue d'être fascinée et touchée par cette photographie de ma grand-mère. Pareille à un pont enjambant les années, cette image me relie à elle, tout comme elle relie l'enfant et la jeune femme qu'elle fut. Cette acuité, cette fraîcheur du regard lui ont permis de conserver une curiosité pour le monde tout au long de sa vie qui je l'espère, continuera de vibrer en moi, par ricochet.
Cécile HAIMART
Histoire de la rivière
C’est une improvisation à partir d’une photographie ancienne et qui par ricochet, m’a évoqué d’autres sources. J’ai pris pour point d’appui la bassine circulaire en bois dans l’eau qui a retenu mon attention, ainsi que la voûte du pont qui fait écho à la position de la femme. Ces courbes m’ont rappelé une aquarelle réalisée il y a quelques années à partir d’un tableau d’Hugo van der Goes, La Mort de la Vierge que j’ai intitulé : Motet. Ce qui a donné lieu à la présence d’une crevette, aussi parce que j’imagine que ce sont des petites écrevisses qui captent le regard de la jeune femme. J’ai ensuite ajouté au corps courbé de la crevette une tête de vache ainsi qu’une seconde vache en bas du tableau. J’ai imaginé que sous le pont, des vaches auraient pu venir s’abreuver. En haut à droite, le personnage représente le photographe sortant la tête du dais en tissu noir, renvoyant aux images volées et au voyeurisme. En bas, j’ai ajouté au bas l’idéogramme Sheng qui signifie création, esprit. Enfin, à gauche du tableau, le petit personnage nous rappelle qu’une photo nous donne à voir ce qui n’est plus.
Florent WONG
Florent WONG
Histoire de la rivière
2025
Aquarelle et encre sur papier arche
31 x 41 cm
Florent WONG
Motet
2019
Aquarelle et encre sur papier arche
70 x 50 cm
Escapade en forêt un dimanche de mai en Lorraine
Ce dimanche, la famille Claudel part tôt pour une balade en forêt située à proximité d'un petit village lorrain, dans les environs de Nancy.
Après une bonne heure de marche, Gaston le père, Angèle son épouse et leur fille Camille parcourt le chemin de halage longeant le canal.
Le temps est magnifique en ce matin printanier, le soleil commence à pointer, ses rayons transpercent le brouillard matinal. La température ambiante s'élève au fur et à mesure de la balade dominicale.
Camille a emporté son chapeau vert à large bord pour se protéger du rayonnement solaire, sa peau fine et pâle ne supportant pas une exposition prolongée au soleil.
L'arrivée dans la forêt se fait dans la bonne humeur générale, les éclats de rires raisonnent dans toute la végétation environnante.
Au bord d'un chemin forestier, des énormes grumes sont rassemblées l'une contre l'autre suite à des coupes opérées par l'Office National des Forêts pour éclaircir la futaie.
La petite Camille espiègle, n'hésite pas une seconde et se précipite sur les troncs jonchant le sol. Telle une équilibriste de cirque sur une poutre, elle se met à déambuler le long d'un arbre en levant les bras pour se stabiliser.
Gaston, en photographe amateur, a bien sûr emporté son appareil pour cette escapade dominicale. Il installe aussitôt le trépied et pose sa caméra pour capter ce beau moment empli de complicité entre mère et fille.
Angèle s'allonge sur un tronc et relevant la tête en direction de sa fille lui adresse un pied de nez en écartant ses doigts.
Aujourd'hui, dimanche 1er mai 1925, Camille fête ses 10 ans, et à l'occasion de son anniversaire, ses parents lui ont laissé l'entière liberté de choisir son itinéraire de balade, avant d'aller chez ses grands-parents maternels pour partager une charlotte aux fraises avec toute la famille réunie pour cette célébration.
Myriam PIERROT
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