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      • L'Esprit des lieux - Entretien avec le réalisateur

      • L'Esprit des lieux - Entretien avec le réalisateur
      • Stéphane MANCHEMATIN est un monteur, producteur et réalisateur de documentaires depuis maintenant plus de vingt ans. A l'occasion des futures projections prévues en Juin 2019 de son film L'Esprit des lieux, retour sur un entretient réalisé par Cinéma du réel

        L’une des premières choses qui interpellent dans votre film, c’est votre effacement face à Marc, le preneur de son que nous suivons tout au long du film. Comment vous êtes-vous rencontrés et à quel point vous êtes-vous laissé guidé par son travail ?

        Nous collaborons, Serge et moi, depuis une vingtaine d’années ; cela détermine l’esthétique de notre travail. La dramaturgie du film que nous voulions réaliser ne devait pas passer par la parole. Nous voulions nous libérer de sa tyrannie ; faire un film, aussi, au sein duquel le son n’était plus inféodé aux images, devenait libre de s’en détacher. Dans le Complexe de la Salamandre, notre avant-dernier film, nous avions déjà pu expérimenter le pouvoir du son indépendamment de ce qui est dit par les mots, autour d’un personnage qui parlait très peu, juste ce qu’il fallait : Patrick Neu. En 2014, France Culture m’a demandé d’animer une Masterclass avec Nicolas Philibert, qui m’a donné à cette occasion le contact de Marc. Au départ, c’était pour le Complexe de la salamandre. Après l’avoir rencontré, il nous a semblé, à Serge et moi, qu’il y avait un film à faire avec lui, un film qui permettrait de passer du statut de spectateur à auditeur : cela est devenu L’Esprit des lieux. Notre projet de faire un film sur l’écoute a précédé notre rencontre avec Marc, mais nous avons été tout de suite convaincus qu’il fallait le faire avec lui. Au moment de l’écriture, nous n’avions pas encore mesuré à quel point la thématique de la transmission pouvait être abordée, grâce à la qualité d’écoute qui berce cette famille et à la naissance d’une deuxième petite-fille un mois avant le début du tournage.

         

        Il y a un net primat du son dans votre film, chez les personnes que vous filmez, dans votre façon de filmer la matérialité du son, les micros, les ordinateurs, les visages qui attendent le son. Et quand vous filmez les deux frères en train de se remémorer leur enfance à partir des voix que l’on entend, le spectateur ne peut pas mettre des images sur les voix qu’il entend. A quel point ce dispositif est-il fait pour jouer avec la frustration et l’imagination du spectateur ?

        Notre objectif principal, avec ce film, était vraiment de proposer une expérience d’écoute pour le spectateur, qui lui serait propre. Nous avons donc choisi de ne garder, lors du montage final, que de très rares explications. L’on a réussi, petit à petit, à se dégager des moments les plus explicatifs, finalement superflus. Lorsque Marc et son frère écoutent les archives de leur père, ils feuillettent non pas un album de photographies, mais plutôt un album sonore pour se remémorer leur enfance. Nous voulions que le spectateur s’identifie à eux ; tout le monde peut se reconnaître dans les scènes que nous écoutons. Chacun de nous a été enfant, fasciné par des flocons, chacun de nous a connu ce bonheur de la neige qui commence à tenir, l’excitation de ces paysages qui se recouvrent de blanc. Ce qui se joue est dans le son, non pas dans l’histoire de Marc et d’Olivier. Il y a quelque chose de l’ordre de l’identification et d’une remémoration personnelle de chaque spectateur.

         

        Le titre de votre film, l’Esprit des lieux, renvoie à l’invisible qui les habite et y règne. Dans le travail de Marc déjà, l’on trouve cette hypersensibilité aux empreintes du passé, tout autant que dans ces moments où il réécoute les voix de son enfance. Vous aussi, vous partez de traces, exclusivement sonores, mais semblez désirer ne pas partir en quête des images qui dévoileraient leur mystère. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ce processus ? Laisser place à la fiction qu’engendrent nécessairement des sons sans provenance visuelle ? Filmer l’invisible des sons ?

        Pour l’anecdote, Christian Zanési, le compositeur que nous voyons travailler avec Marc, a spontanément appelé sa pièce l’Esprit des Lieux, lui aussi ; sans savoir du tout que notre projet portait, depuis le début, le même nom ! Cela m’a fait beaucoup réfléchir sur ce titre. Notre proximité avec le travail de Marc avait fait émerger ce titre très naturellement, et Christian, après avoir lui-même travaillé, mixé, les sons de Marc est arrivé à produire quelque chose qui y correspondait aussi. 

        S’est posée la question de savoir si nous choisissions de montrer les images de la nature, ou si nous partions sur quelque chose de plus abstrait. Marc nous avait fait écouter des sons que nous n’avions pas été capables du tout d’identifier : nous voulions faire revivre la même chose au spectateur. Par exemple en Guyane, il y a des sons que nous avons beaucoup de mal à penser naturels. Cela permet de glisser jusqu’à une forme d’abstraction qui nous a intéressés. Les brames de cerf, même si l’on n’en comprend pas véritablement le sens, nous paraissent instinctivement très forts, presque sexuels ; les images n’étaient pas nécessaires. Nous avons donc décidé de ne pas montrer les animaux, dans la mesure du possible ; pour se concentrer sur celui écoute, non pas sur ce qu’il écoute… et pour faire, petit à petit, du spectateur un auditeur.

         

        Votre film procède d’une éducation du spectateur qui doit apprendre à écouter les sons comme des œuvres d’art sans origine ; et d’un autre côté, il y a cette quête d’un retour à l’absolu de l’enfance, grâce au son considéré comme le moteur du souvenir. Quel était l’effet primordial visé sur le spectateur ?

        Le film se termine sur la voix du père de Marc et de son frère qui les appelle à table. Nous avons beaucoup hésité, avec Serge, à finir le film ainsi : c’est quand même la voix du mort… On a tous connu cette voix de père ou de mère qui nous sommait de venir manger alors qu’on était loin. Ce son renvoie à ce que chacun a pu vivre, mais l’on comprend aussi, dans la séquence précédente, que le père n’est plus là. Il y a donc quelque chose de la voix qui s’éteint, qui disparaît.

        Depuis que nous avons commencé à faire ce film, il y a trois ans, nous avons beaucoup avancé. Mais je crois que, depuis le début, l’idée de l’expérience du spectateur était plus importante que le côté didactique ou pédagogique. L’explication n’était pas fondamentale. Ce qui a été au cœur de tous les choix qu’on a pu faire, de tournage, de montage, a toujours été cette volonté de favoriser l’écoute du spectateur. L’on avait envie qu’en sortant de la salle, le spectateur soit un peu plus sensible au monde sonore qui l’entoure et qu’il se dise que son émotion face à un paysage provient peut-être, en partie, de ce qu’il y entend. Nous voulions vraiment, Serge et moi, que le spectateur ait envie de fermer les yeux.

         

        L’on comprend que « l’esprit des lieux », pour vous, pourrait être ces sons non-élucidés par des images, mystérieux. Et d’un autre côté, votre manière de filmer des scènes quotidiennes et familiales pourrait participer à une autre définition de cet « esprit », renvoyant au rapport que l’on entretient avec nos lieux de vie, à notre façon de les habiter et d’y exister. Entre ces deux définitions, c’est quoi finalement, pour vous, l’esprit des lieux ?

        Il y a un moment dans le film où Marc demande à Christian quelque chose comme : « juste pour être sûr que tu penses à la même chose, est-ce que c’est ce son-là dont tu parles ? ». A ce moment-là, il nous fait entendre le cri d’un cerf. Plus tard, il nous a expliqué que, si ce cri provoque quelque chose chez l’auditeur, il a aussi été poussé car l’animal a senti la présence de Marc ou de ses micros. C’est un cri qui était là pour signaler qu’il y avait un intrus.

        Pour moi, l’Esprit des lieux, c’est autant le cerf que Marc. Le cerf était chez lui, mais Marc aussi, à ce moment-là. Quelque chose ne se serait pas passé sans cette fugace cohabitation. Je crois que seul le son peut capter ce quelque chose… cet « Esprit ».

         

        Entretient réalisé par Mathilde Grasset et Théo Guidarelli.

      • Publié le 03/05/2019
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